Retour de voyage au Népal...

Bonjour, trop marquée par les évènements vécus récemment au Népal, je décide de publier mon récit très personnel mais qui pourra donner une idée de ce que nous avons vécu. Je publierai également des photos.

Cela fait un moment déjà que cela me démange… Retourner au Népal, mon pays de cœur et pour cause : outre que les Népalais sont des gens chaleureux, courageux, dignes, j’y ai ma filleule devenue jeune fille. L’association de parrainage dont je fais partie ne peut plus financer ses études… elle est devenue majeure. Je décide donc de continuer à la soutenir afin qu’elle puisse obtenir son passeport pour le marché du travail.

Au-delà de cette raison, j’avais envie de la revoir, la serrer dans mes bras. Mais le Népal, un des pays les plus pauvres au monde, a d’autres atouts… et notamment sa culture et ses belles montagnes. Fortement intéressée par la culture bouddhiste, j’apprends qu’il existe une petite vallée de pure tradition tibétaine nichée au fin fond du Népal et qui fait frontière avec le Tibet. Découverte il y a peu et ouverte aux étrangers il y a quelques années seulement, je me sens attirée par son histoire et sa richesse culturelle.

 

 

Je décide donc à l’automne 2014 de prendre un billet pour le Népal durant mes congés d’avril 2015. Mon cheminement spirituel n’en sera qu’enrichi. La vallée de la Tsum est une vallée sacrée en raison de sa forte culture bouddhiste et de sa richesse patrimoniale : elle compte de nombreux monastères/nonneries encore habités aujourd’hui, de nombreux murs à prière constitués de plaques de pierre gravées chacune de mantras, de nombreux stupas ou chorten, monuments sacrés. J’ai voulu me plonger dans cette ambiance particulière où la non-violence est de règle. Il est interdit de toucher à tout ce qui est vie et même tuer un pauvre moustique relève d’un outrage à la vie !

Me voilà en route, dans un bus bondé et très inconfortable. Qu’importe ! Je suis avec eux et pas un seul touriste… C’est ce qui me plaît. Me plonger immédiatement dans l’ambiance du pays, sentir battre son cœur, toucher son âme et m’en envelopper. Retrouver un Népal authentique et découvrir le quotidien de ce peuple attachant. Regards curieux et amusés à la fois, je reçois leurs sourires comme un baume. Je retrouve le Népal et son ambiance si particulière. Je me sens bien.

Touchée par des problèmes de santé récents, je ne savais pas comment j’allais vivre ce nouveau trek. Mais cela me préoccupait peu… j’ai une capacité de résilience assez forte et ma motivation va me fournir l’énergie nécessaire pour remonter à pieds cette belle vallée. Je comprenais vite pourquoi elle est nommée la « vallée cachée »… en effet, dans sa partie basse elle est très étroite et encaissée et peu avenante à s’engager…

Très vite on est happé par le changement de décor et plongé dans la culture tibétaine. Une machine à remonter le temps : on est projeté plusieurs centaines d’années en arrière, seuls quelques téléphones portables nous rappellent la civilisation moderne… Les gens vivent avec leurs animaux que l’on met au même rang que l’être humain. Leurs mains et leurs visages témoignent de leur dure vie de labeur, leurs regards expriment la profondeur de leur vie. Touchée et curieuse à la fois, je vais à leur rencontre… la barrière de la langue n’est qu’une illusion… Leur plus beau cadeau : m’accepter, me recevoir. Ils sont amusés lorsque je leur montre sur l’écran de mon appareil photo leur visage !

La vallée haute s’élargit et le plateau sert de terre pour la culture de l’orge. Les belles cimes enneigées se dressent fièrement dans le ciel. Les glaciers lèchent les vallons de leur langue puissante. J’atteins le but ultime de mon trek : participer à des « pudjas », cérémonies bouddhistes dans les monastères et visiter les grottes de méditation de Milarepa. Celle de Lamagaon a une puissance énergétique particulière.

Le lendemain, c’est la dernière étape avant de faire demi-tour. Destination : le monastère de Mu Gompa à 3800m d’altitude où je compte passer deux nuits pour me plonger dans ces lieux sacrés pendant que mes deux "compères" pourront explorer les environs à leur guise. Une sorte de pèlerinage vers des lieux mystiques et inconnus…

Le matin, un Français, Olivier, membre d’un groupe international d’entraide composé de 18 personnes de nationalités différentes, me propose d’assister à une « pudja » chez le lama du village. Je n’attendais que cela… Le chant "Om mani padme um" me touche au plus profond de moi-même, une sorte de prélude à mon petit séjour au monastère. Après la cérémonie, nous partons sur le sentier menant à Mu Gompa. Les nuages sont bas, un air austère et pesant accompagne nos pas. L’oxygène se fait rare et son manque alourdit chacun de nos pas.

Tout d’un coup, un énorme grondement provient de derrière la haute falaise qui surplombe notre chemin. Pas le temps de se demander ce qui arrive… La terre tremble sous nos pieds, nos corps sont secoués et déséquilibrés, les rochers semblent tomber des nuages, des pans entiers de montagne s’écroulent.

 

J’avais compris qu’il s’agissait d’un tremblement de terre. Je reverrais toujours cette fissure qui s’ouvrait sous mes pieds et filait à toute vitesse devant moi. Un choc… pas de mot pour décrire l’horreur que nous vivions à ce moment-là… Pas le temps de réaliser que nous avions frôlé la mort… Chaque onde du tremblement de terre s’est installé jusqu’au plus profond de nos cellules. Un ouf de soulagement : nous étions vivants!

Une petite demi-heure de marche et nous atteignons le monastère. A ce moment-là la deuxième secousse nous projette parterre. Même scène apocalyptique: des grondements assourdissants, éboulements, écroulements et un énorme nuage de poussière qui nous étouffe. Les lamas sont assis dans leur petite cour, impossible d’entrer dans le monastère plusieurs fois centenaire et qui est sur le point de s’effondrer. Il se met à pleuvoir et rien pour s’abriter. Le choix est crucial et n’offre aucune alternative. Rester engage notre sécurité, partir engage notre vie…

 

Nous faisons le choix de redescendre avec tous les risques que cela comporte. Deux heures interminables à descendre à toute vitesse tout en surveillant le flanc de la montagne qui pourrait se révéler meurtrier. Je chante au fond de moi-même "Om mani padme um". Ça et là des mules, des chevaux, des yacks tués par les chutes de rochers. Les vautours guettent déjà… Ce n’est guère engageant et une ambiance lugubre s’impose à nous.

A l’entrée du village une énorme avalanche a stoppé sa course folle devant les premières maisons. Les dieux de la vallée sacrée leur ont offert leur bénédiction. Nous nous installons à Nile, le dernier village avant le Tibet, à 3500 m d’altitude. Il se met à neiger. Pas question de se mettre dans les habitations, c’est trop dangereux. Nous restons à l’extérieur enveloppés dans des couvertures.

Taschi, notre guide-porteur a tout juste le temps de prévenir Krishna, notre ami de Kathmandu. Il nous dit que le tremblement de terre s’est fait sentir jusqu’à Kathmandu et la région de l’Everest. Je prends conscience de l’ampleur de la catastrophe… Une énorme angoisse m’envahit. La batterie du téléphone de Taschi est vide… et pas d’électricité, les communications téléphoniques seront coupées pendant deux jours. Une multitude de questions sans réponse assaillent mon cerveau à une vitesse fulgurante. Comment prévenir la famille ? Beaucoup de morts ? Et Pratima ? Et les enfants de Dhrubatara ? Les dégâts ? Humains ? Matériels ? Que faire ? Qu’est devenu le groupe de ce matin ? Et le couple australien avec leurs deux petites filles âgées de 6 et 7 ans rencontrés la veille ? Nous ne savons rien…

Les habitants du village ont monté une grande bâche sous laquelle nous nous sommes tous installés, serrés les uns contre les autres pour se réchauffer, se sentir unis dans cette catastrophe, rongés par l’incertitude et notamment d’une éventuelle autre réplique. Le bébé installé près de moi a pleuré toute la nuit. Il a fait très froid, il a neigé une bonne partie de la nuit. La terre a tremblé plusieurs fois… j’étais à l’écoute du moindre grondement ou tremblement. C’était épuisant.

Le lendemain, avec le couple russe, nous avons décidé de redescendre voir si nous trouvions d’autres trekkeurs et avoir davantage d’informations mais aussi parce que plus bas le plateau est plus large et donc nous offre plus de sécurité.

Lors de ces trois heures de marche, une immense désolation s’offre à nous : des glissements de terrain, des maisons détruites, les murs à prières et les chorten n’étaient qu’un amas de pierres et le chemin encombré de pierres des murets qui le délimitent. Nous arrivons à Rachen Gompa, grande nonnerie, elle aussi détruite partiellement…

 

 

Au loin, j’aperçois Olivier et pousse un grand cri de joie. Le groupe est là, sain et sauf, agrandi d’un couple de Français. Nous sommes hébergés dans un lodge de Lamagaon à 3300 m d’altitude. Mais pas question de dormir à l’intérieur. Nous dormons sous une bâche fermée par des morceaux de plastique claquant au vent et ne faisant qu’augmenter notre angoisse. En effet, souvent nous ressentons des secousses et entendons le fracas des éboulis déchirant le silence de la nuit. Une longue attente débute.

Nous avons appris l’ampleur de la catastrophe et avons compris qu’il y avait d’autres priorités… les morts, les blessés…. La patience va nous mettre à l’épreuve… Nous, nous sommes en relative sécurité ici dans nos champs à bestiaux et nous avons à manger. Pas d’eau, mais on va la chercher tout en bas à la rivière où se déversent les eaux usées du village et les excréments des animaux… Olivier a un filtre avec lui et dont il fait profiter toute la communauté. Pour se laver, trois solutions: la rivière, les lingettes ou rester sale et sentir mauvais… ! J’ai opté pour la première solution… et la deuxième lorsqu’il faisait trop froid. Peu frileuse, j’ai quand même enfilé mon T-shirt à manches longues, mes deux polaires et ma veste. Sur ma tête ma cagoule doublement fourrée… !

Taschi et Nima, nos deux guides-porteurs ont le cœur gros : ils apprennent que leurs maisons situées dans la vallée du Langtang particulièrement touchée par le séisme, sont complètement détruites et ils n’ont aucune nouvelle de leur famille. Une émotion de plus à gérer et à partager…

Le groupe a dégagé une sorte d’émulation positive et a renforcé notre moral. Très vite nous avons réagi en venant en aide à la population. Il était hors de question de rester les bras croisés à attendre les secours. De toutes les façons nous sommes prisonniers de la vallée de la Tsum car il est impossible de retourner par ces sentiers escarpés en corniche sur des pentes très raides et complètement détruits par endroits. Seule une évacuation par hélicoptère est possible… Et pour le moment ils sont réquisitionnés pour d’autres urgences.

Nous avons reconstruit les murets qui bordent les chemins et ramassé les pierres pour les rendre praticables. Chacun selon sa volonté et ses possibilités du moment. Puis nous avons décidé de descendre plus bas, vers l’autre village, à une bonne heure de marche, pour y rencontrer la population et lui demander ses besoins en matière d’aide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Là, un deuxième choc : le village est complètement détruit… Trop détruit pour que nous puissions intervenir. Nous avons pris les personnes les plus fragiles dans nos bras pour leur donner un peu de réconfort et partager leur désarroi, leur faire comprendre qu’au-delà de nos origines, de nos ethnies nous sommes tous des êtres humains avec un cœur et des sentiments. Les barrières tombent, les larmes coulent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque déplacement nécessite une grande prudence. A tout moment, des pierres peuvent chuter, une réplique peut survenir.
Les images me reviennent comme un leitmotiv, celles de personnes croisées pendant mon trek et qui peut-être ne sont plus en vie… celles de ces villages traversés et qui sont sans doute pour certains rayés de la carte… La suite des évènements me le confirmeront.

 


Malgré la tragédie, j’essaye de savourer chaque moment passé ici avec cette population si attachante, si courageuse, avec cet environnement de toute beauté, ces cimes enneigées et ces pics qui se dressent au-dessus de nos têtes. Chaque matin, je ferai discrètement ma salutation au soleil en remerciant la vie pour cette nouvelle journée, en remerciant la vie de me l’avoir épargnée…

Un contact de Taschi avec Krishna me confirmera que Pratima est vivante et les enfants de Dhrubatara également. Par contre, ils n’ont plus de maison… et vivent dehors. Mon cœur se serre et je réalise qu’ils auront à supporter et gérer leur sort durant de longs mois… En rentrant, il faudra absolument trouver un moyen de les aider financièrement.

Au bout de huit jours, le dimanche 3 mai, j’allais faire ma toilette (avec des lingettes puisque nous ne pouvions plus nous éloigner du lodge en raison d’une évacuation possible à tout moment) lorsque j’entends le vrombissement d’un hélicoptère. Est-ce l’Armée américaine qui nous avait promis de nous évacuer ? Eh bien non ! J’entends crier au loin « C’est pour les Français » ! D’un geste nerveux, j’enfonce dans mon sac toutes mes affaires. « Vite, vite ! » nous dit-on. Sans vraiment prendre conscience de l’urgence du moment, je cherche mes deux compagnons de voyage. On nous presse dans l’hélicoptère, j’ai du mal à réaliser sur le moment…

 

Mes yeux balayent à toute vitesse les vues qui s’offrent à nous. Ripchet où nous devions passer au retour est complètement rasé et anéanti par un incendie qui a détruit la totalité du village. A Jagat, nous récupérons d’autres Français. Nous sommes dix dans un hélicoptère pour cinq personnes ! Après nous avoir déposés, nous marchons un moment pour trouver le véhicule affrété par l’Ambassade de France. Sur le chemin, les maisons sont détruites…

Au loin le véhicule… et l’équipe de secours envoyée de France. Je tombe dans les bras du médecin et laisse couler mes larmes. La pression tombe, les nerfs lâchent… On nous donne à manger et à boire et on nous propose de contacter nos familles. J’appelle tout de suite Laetitia ma fille puis mon père âgé de 95 ans et qui, avant de partir, avait pressenti que j’étais en danger si je partais au Népal… Il avait raison !

 

Arrivés à l’Ambassade de France à Kathmandu, l’équipe des journalistes nous attendait. On nous a servi à boire et à manger. Mais j’avais une seule grande envie : prendre une douche ! Nous étions sales et plein de poussière.
Le soir, Krishna vient nous récupérer et nous déposer dans un hôtel. Je ne fais que découvrir l’ampleur de la catastrophe.

Il règne une sorte de silence peu habituel, Kathmandu la bruyante, la grouillante s’était calmée… Les rideaux baissés, les commerces fermés. La ville a été désertée. Un énorme nuage de poussière l’enveloppe et une chaleur étouffante y règne. L’eau du robinet est marron, il n’y a pas d’électricité et un seul restaurant est ouvert dans le quartier…

 

 

 

Le lendemain, je rencontre Krishna, Pratima, sa maman et sa tante. Il nous conseille de quitter le pays très rapidement. Il a certainement raison. La compagnie aérienne change nos billets pour partir le 5 mai au soir. Il nous invite chez lui à déjeuner. Sa maison est fissurée, impossible de l’habiter. Il nous fait visiter son quartier. Un choc de plus !

 

Cette catastrophe a été une vague déferlante et je mesure à quel point la population doit être en détresse et a besoin de toute urgence de l’aide humanitaire et financière. Un travail de longue haleine avant de tout pouvoir reconstruire. Krishna estime à plusieurs années la reconstruction… !

Le plus urgent c’est de pouvoir acheter des toiles de tente car les gens dorment dans la rue et la mousson arrive dans peu de temps. Il faut également de l’eau, des vivres et des médicaments. Le lendemain, Pratima ne m’a pas lâchée d’une semelle ! Je savoure ces moments passés avec elle. J’ai envie de l’emmener avec moi…

Le moment de se quitter arrive. Difficile de supporter l’idée que nous allons laisser un peuple dans la misère et le désarroi. Difficile d’accepter que nous sommes impuissants devant une telle catastrophe. Je serre longuement Pratima puis sa mère dans mes bras. Eux, ils restent avec leurs problèmes, moi je rentre dans mon confort de petite occidentale gâtée… C’est dur ! Très dur…

Aujourd’hui encore je sursaute au moindre petit bruit. Lorsque je ferme mes yeux, les images terribles de ces moments viennent s’imposer à moi. Mon esprit et mon cœur sont là-bas. Je n’oublierai jamais.

Je tiens tout particulièrement à remercier Krishna, dirigeant de l’agence Apsaratreks (ami FB) et ancien Président de notre association de parrainage Dhrubatara. Il a fait preuve d’un grand professionnalisme, mettant tout en œuvre pour nous rassurer lorsque les communications étaient possibles et trouver une solution pour nous rapatrier. Il nous a tout de suite déclaré à l’Ambassade de France et à téléphoné à nos familles en France. A Kathmandu il a été très présent jusqu’à nous accompagner à l’aéroport ! Bravo Krishna et encore une fois MERCI!

A tous mes ami(e)s FB qui ont envie de venir en aide, il est possible de faire un don en allant sur le site suivant : www.dhrubatara.org

DHRUBATARA Parrainage d'enfants Nepalais

Je peux vous garantir du sérieux et de la transparence de la gestion de l'association. Merci pour eux !

Anne-Marie

 

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